Connaître les papillons nocturnes

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Il existe environ 6 000 espèces de papillons de nuit en France métropolitaine, soit vingt fois plus que de papillons de jour. Les papillons de nuit ou Hétérocères constituent un pan remarquable de la biodiversité. Ils sont un maillon indispensable des chaînes alimentaires et sont des pollinisateurs majeurs. Cet article vise à mieux vous faire connaître (et aimer) les papillons de nuit.

Sphinx du liseron (Agrius convolvuli) © Gilles Bentz / LPO

Sphinx du liseron (Agrius convolvuli) © Gilles Bentz / LPO

Qui sont les Hétérocères ?

Les papillons de nuit sont les proches cousins des papillons de jour. Ils appartiennent tous à l'ordre des Lépidoptères1. Les Hétérocères (papillons de nuit) se différencient des Rhopalocères (papillons de jour) par leur activité crépusculaire ou nocturne, même si quelques faux amis existent. Ils se reconnaissent à leurs antennes de formes variées (souvent en forme de peigne ou filiformes) et à leur corps plus trapu. Les ailes sont généralement repliées à plat sur le dos, au contour triangulaire chez la majorité des espèces. Chez les Rhopalocères (les papillons de jour), au contraire, les ailes prennent une position verticale au repos et les antennes sont en forme de massue au bout.

Les papillons de nuit (Moths en anglais) présentent une variabilité de taille et de forme très importante. Certains ressemblent de façon mimétique à des guêpes, des abeilles voire des mouches. D'autres ont des antennes très longues et disproportionnées par rapport à leur taille (Adela reaumurella), certains ont des ailes ressemblant à des plumes comme le Ptérophore blanc (Pterophorus pentadactyla) - photo ci-dessous -, d'autres comme les sphinx ont des motifs extraordinaires sur les ailes.

Ptérophore blanc (Pterophorus pentadactyla) © Jean-Jacques Carlier

Ptérophore blanc (Pterophorus pentadactyla) © Jean-Jacques Carlier

La plupart de ces papillons volent la nuit mais une petite partie des espèces peut être observée de jour. Environ 300 espèces de papillons de nuit ont une activité diurne.

Ainsi, de la petite mite des placards au Grand paon de nuit (plus grand papillon d’Europe) les hétérocères rassemblent une extraordinaire diversité qui nécessite en leur sein une autre classification : les macrohétérocères et les microlépidoptères. On trouve en France :

  • Des zygènes : 87 espèces - petits papillons souvent noir avec des points rouges
  • Des macrohétérocères : 2412 espèces (une dizaine de familles)
  • Des microlépidoptères : 3232 espèces

Parmi les macrohétérocères, deux familles constituent plus des trois quarts des espèces visibles en France : les Noctuelles (Noctuidae) qui compte 669 espèces et 66 sous-espèces, et les Géomètres (Geometridae) qui compte 653 et 114 sous-espèces.

Quelques espèces remarquables

Une chenille découverte dans vos salades ? Il s’agit à coup sûr d’une larve de la famille des Noctuelles (Noctuidae). Parmi elles, le Gamma (Autographa gamma) est une espèce migratrice qui certaines années peut se montrer abondante dans les potagers. Il présente sur les ailes antérieures, un dessin doré en forme de Y, d’où son nom Grec. Dans la même famille, je demande la Mariée ou la Fiancée ! Le genre Catocala réunit en France une dizaine des plus belles et plus grandes noctuelles que l’on nomme communément « mariée » ou « lichénée ». Les ailes antérieures sont marbrées de gris. Elles rappellent l’aspect du lichen et offrent au papillon un mimétisme étonnant lorsqu’il est posé sur un tronc ou une pierre. En revanche, les ailes postérieures sont ornées d’un rouge carmin visible uniquement lors de l’envol soudain du papillon jusque-là camouflé. Ces papillons de fin d’été se nourrissent de matières en fermentation. Si vous remplissez un bol de prunes bien mûres écrasées avec un peu de bière, peut-être aurez vous la chance d’attirer la Lichénée bleue (Catocala fraxini) la plus grande Noctuelle d’Europe dont les ailes postérieures sont barrées d’une belle bande bleue. Les chenilles du genre Catocala se nourrissent surtout de feuilles de peuplier (Extrait de l'Oiseau magazine #104 - N. Maurel).

Lichénées bleue (1), L. rouge (2), L. jaune (3), des Hétérocères de la famille des Erebidae / istock

Lichénées bleue (1), L. rouge (2), L. jaune (3), des Hétérocères de la famille des Erebidae / istock

Quel est donc ce colibri qui vient butiner vos phlox, Belles de nuit et pétunias à la tombée de la nuit, au mois d’août ? Le Sphinx du liseron passe difficilement inaperçu malgré ses ailes gris souris qui cachent un abdomen zébré de rose. Il faut dire qu’il s’agit d’un des plus grands représentants de cette famille qui compte une vingtaine d’espèces en France : les Sphinx. Le Sphinx du liseron possède une trompe démesurée (15 cm) qui lui permet de s’alimenter en vol stationnaire, sans jamais se poser sur les fleurs qu’il butine. Son cousin le Sphinx du troène est un hôte également des parcs et jardins, alors que le Sphinx du tilleul arbore une livrée de camouflage qui tend à le faire confondre avec son milieu.

Sphinx du tilleul (mimas tiliae) © J.-J. Macaire

Sphinx du tilleul (mimas tiliae), un papillon nocturne de la famille des Sphingidae largement répandu © J.-J. Macaire

Où et quand trouver les papillons de nuit ?

Les papillons de nuit sont présents presque partout, du niveau de la mer aux sommets des hautes montagnes. L'important est qu'ils puissent trouver des plantes nourricières. Ils sont présents à la campagne, dans des milieux semi-naturels comme les prairies, mais aussi dans des environnements très urbanisés comme les hyper centres urbains.

Chaque espèce a ses exigences et occupe des habitats particuliers. La modification de certains habitats peut entrainer la disparition de certaines espèces.

Il est possible d'observer des papillons de nuit toute l'année, y compris au cœur de l'hiver ! Les adultes de certaines espèces vivent seulement quelques jours alors que d'autres vivent plusieurs mois et hibernent à l'état d'imago l'hiver. De nombreuses espèces peuvent être observées de nuit, sur le terrain, sans qu'il soit nécessaire de les capturer.

Rôles dans les écosystèmes

Les papillons de nuit sont indispensables et jouent des rôles importants dans les écosystèmes dont deux rôles fondamentaux :

  • Ils constituent une source de nourriture importante pour les chauves-souris (chiroptères), pour l'Engoulevent d'Europe (Caprimulgus europaeus) ou certains autres petits rapaces nocturnes, alors que les papillons de nuits actifs le jour peuvent être les proies des oiseaux.
  • Ils sont des pollinisateurs majeurs et très efficaces : ils possèdent une aptitude remarquable à prélever et transporter le pollen d’une plante à une autre. Certaines plantes comme le chèvrefeuille, le compagnon rouge ou l'onagre émanent leurs parfums seulement au crépuscule ou la nuit afin d'attirer les hétérocères. D'autres, plus classiques pour les lépidoptères attirent aussi de nombreux papillons de nuit : ortie, églantier...
Moro-sphinx (Macroglossum stellatarum) butinant la nuit © Philippe Giraud-Sauveur

Moro-sphinx (Macroglossum stellatarum) butinant la nuit © Philippe Giraud-Sauveur

Menaces

La diversité des papillons de nuit est grande et toutes les espèces ne sont pas connues. Sur les 12 000 espèces recensées en Europe, environ une dizaine sont encore découvertes chaque année.

Malheureusement, les papillons de nuit semblent eux aussi en déclin en raison de l'emploi massif de produits chimiques en agriculture. Pour la majorité des espèces, le statut de conservation n'est pas évalué. La destruction des habitats et l'urbanisation sont aussi des problématiques de taille, notamment pour les espèces à la répartition localisée (dont certaines ne sont pas encore connues).

En Angleterre où les papillons de nuit sont particulièrement bien suivis, 51 espèces ont disparu (espèces éteintes) depuis 1900 et l'abondance des macrohétérocères a décliné durant les 50 dernières années, dont 3 espèces éteintes depuis 2000 (Butterfly conservation, 2026).

Transformation de la Grande queue fourchue (Cerura vinula) / Alamy

Transformation de la Grande queue fourchue (Cerura vinula) / Alamy

Conservation : aménagement du jardin en faveur des hétérocères

Les jardins jouent un rôle important dans la conservation des papillons de nuit, notamment lorsqu'ils se trouvent en milieu agricole extensif. Ils sont des zones refuges pour bon nombre d'espèces. La façon dont le jardin est "géré" influe la venue des hétérocères. Moins vous touchez le jardin, plus il sera naturel et sauvage et pourra accueillir d'espèces différentes.

Bien sûr pas de produits chimiques, c'est la base ! Les papillons et leurs chenilles ont également besoin de feuilles mortes et d'autres débris végétaux tombés sur le sol pour se cacher et passer l'hiver. Il faut donc des zones non ratissées et non balayées. En été, si vous souhaitez balayer des zones d'activité, pensez à laisser des tas de feuilles et de brindilles dans le jardin. Comme pour beaucoup d'insectes, il est nécessaire de laisser des zones d'herbes hautes et de fleurs sauvages où de nombreuses espèces viennent butiner en toute discrétion la nuit venue.

Mythes et réalités

  • Les papillons de jour sont plus colorés que ceux de nuit : Faux ! Des papillons de nuit comme le Sphinx de la vigne (vert et rose) ou l’Écaille chinée (rouge, jaune et noire) sont très colorés !
  • Les papillons de nuit volent seulement la nuit : Faux ! Certains (environ 300 espèces) ont une activité diurne comme la Panthère (Pseudopanthera macularia), alors que le Vulcain  (Vanessa atalanta), papillon de jour, est connu pour voler également de nuit.
  • Les papillons de nuit sont plus duveteux et poilus que les papillons de jour : Faux ! Cela varie en fonction des espèces car certains papillons de jour ont le corps particulièrement "poilus" comme les Mélitées (Melitaea sp.).
  • Seuls les papillons de jour ont des antennes en forme de massues : Faux ! Certains papillons de nuit ont des antennes enflées au bout comme les zygènes (Zygaena sp.).
  • Les papillons de nuit mangent les vêtements (mites) : globalement non, c'est seulement quelques espèces très spécialisées comme la Mite des vêtements (Tineola bisselliella) qui à la capacité de dégrader la kératine (une protéine présente dans les poils, plumes...), sur des vêtements sales, entreposés dans le noir. Beaucoup de trous ne sont pas l’œuvre des mites, qui n'aiment pas les vêtements propres.

Ressources

Guides :

-Lafranchis T. (2014) - Papillons de France, Guide de détermination des papillons diurnes. (avec introduction aux Zygènes et Hétérocères diurnes). Éditions Diatheo.

-Leraut P., (2006-) - Papillons de nuit d'Europe, vol 1-8. Éditions NAP.

-Rainer U., (2020) - Hétérocères diurnes, France, Suisse, Belgique, Luxembourg. Éditions Delachaux et Niestlé.

-Robineau R., (2011) - Guide des papillons nocturnes de France - 1600 espèces décrites. Éditions Delachaux et Niestlé.

2 ouvrages en anglais :

Incontournables pour la précision des dessins de Richard Lewington !

-Waring P. & Al. (2018) - Field Guide to the Moths of Great Britain and Ireland. Éditions Bloomsbury Publishing.

-Sterling P. & Al. (2023) - Field Guide to the Micro-moths of Great Britain and Ireland. Éditions Bloomsbury Publishing.

Vidéo :

Apéro-Faune #10 - Débuter dans l'étude des papillons de nuit. Vidéo d'introduction aux papillons de nuit réalisée par l'équipe connaissance de la LPO.

Données-comptages :

Si vous réalisez des inventaires de papillons de nuit, vous pouvez saisir vos données sur la plateforme Faune-France.

Si vous débutez et voulez vous lancer dans la reconnaissance des Hétérocères, vous pouvez suivre le mode d'emploi d'Aide à la saisie des Hétérocères sur Faune Ile-de-France.

Sites Internet :

EuroButterflies, par Matt Rowlings : http://www.eurobutterflies.com

European Butterflies and Moths, par Christopher Jonko : http://lepidoptera.eu/

Lepiforum : http://www.lepiforum.de/ l’iconographie la plus fournie du web, mais en allemand !

Lépi Net, les Carnets du Lépidoptériste Français : http://www.lepinet.fr

Moths and Butterflies of Europe and North Africa, par Paolo Mazzei, Daniel Morel et Raniero Panfili : http://www.leps.it

Papillons de France : http://www.papillons-fr.net © Alain Cosson

Pathpiva http://pathpiva.fr/ même si orienté sur les espèces méridionales, une mine d'espèces, une iconographie remarquable et une absolue crédibilité des identifications.

UKmoths : https://www.ukmoths.org.uk/  site de référence également très fourni.

 

1-Lépidoptère : du latin Lepidoptera (du grec Lepis = écaille ; et pteron = aile).