Bernaches du Canada (Branta canadensis) - Crédit photo: Fabrice Cahez / LPOBernaches du Canada (Branta canadensis) - Crédit photo: Fabrice Cahez / LPO

Plus que jamais, le problème d'introduction ou d'apparition d'espèces étrangères aux faunes indigènes fait débat au sein de la communauté scientifique, des protecteurs de la nature et même du grand public. À côté des menaces, réelles ou supposées, que peuvent faire peser ces espèces à la biodiversité, se mêlent aussi des aspects culturels, affectifs et politiques qui ne simplifient pas l'appréhension de ce phénomène.

L'introduction d'espèces étrangères à leur milieu originel ne date pas d'hier. Mais, depuis quelques décennies, et à la faveur des échanges intercontinentaux, ce type d'apparitions s'est considérablement amplifié. De plus, il est très vraisemblable qu'il ait été en partie favorisé par la modification des milieux naturels (appauvrissement, destruction), comme par le réchauffement climatique (favorisant ainsi l'apparition d'espèces liées à des milieux plus chauds).

Autant d'espèces que de cas de figure !

Il est reconnu aujourd'hui que des espèces ont un caractère invasif extrêmement dommageable pour l'environnement dans lequel elles s'épanouissent. Parmi d'autres, on peut citer chez les plantes, les jussies Ludwigia grandiflora et L. peploides (notamment), originaires d'Amérique du Sud, qui envahissent les canaux et les bords d'étang, et perturbent la croissance des autres plantes tout en contribuant à diminuer la biodiversité animale. L'ambroisie Ambrosia artemisiifolia introduite d'Amérique du Nord en région lyonnaise s'est répandue dans une grande partie de la France. Son pouvoir allergène est considérable et pose à présent des problèmes de santé publique. Ses graines sont essentiellement transportées par l'homme qui contribue ainsi à sa dissémination.

Chez les animaux, le cas du frelon asiatique Vespa vetulina, introduit accidentellement lors d'une importation de poteries chinoises s'étend aujourd'hui dans une grande partie du sud-ouest de la France et remonte jusqu'en Ile-de-France au moins. Outre le fait qu'il peut être dangereux pour l'homme, il est un prédateur connu des abeilles. Plus récemment on a parlé des vers plats ou platelminthes, arrivés sans doute en Europe dans des plantes en pot. Il en existe plusieurs espèces, originaires d'Asie du Sud, d'Australie ou encore de Nouvelle-Guinée. Ce sont de terribles prédateurs des lombrics de nos jardins, pièces maîtresses de la bonne santé des sols. Pour l'heure, il est sous haute surveillance en France et l'on essaie de les contenir dans les lieux où ils ont été découverts.

Les cas sont innombrables chez les plantes et les invertébrés. Mais également chez les vertébrés. Qui n'a jamais entendu parler de la perche du Nil Lates niloticus, de la grenouille taureau Lithobates catesbeianus ou encore de la trachémyde écrite ou tortue à tempes rouges Trachemys scripta, appelée couramment tortue de Floride ? De même chez les mammifères, des espèces sont bien connues en Europe pour leur côté envahissant et perturbateur de la faune autochtone comme le ragondin Myocastor coypus originaire d'Amérique du Sud, ou le vison d'Amérique Neovison vison pour n'en citer que deux.

Et les oiseaux ?

Chez les oiseaux aussi on trouve des espèces qui ont colonisé, le plus souvent aidées par l'homme, des territoires dont elles ne sont pas originaires. En Europe, on compte à présent quelques dizaines d'espèces de ce type, surtout des anatidés (cygnes, oies, canards), mais aussi des psittacidés (perruches et perroquets) et quelques passereaux, principalement issus des familles des estrildidés (capucins, bengalis) et des plocéidés (tisserins et apparentés).

Le caractère « invasif » (potentiel ou avéré) a été souligné pour des espèces comme le cygne noir Cygnus atratus d'Australie, Bernache du Canada Branta canadensis, l'ouette d'Egypte Alopochen aegyptiacus, originaire d'Afrique tropicale, ainsi que l'érismature rousse Oxyura jamaicensis, d'Amérique du Nord, pour les anatidés. Ce dernier a fait l'objet d'une régulation de sa population en Grande-Bretagne car les oiseaux avaient pris des habitudes de migrer et menaçaient alors la dernière population viable d'érismature à tête blanche Oxyura leucocephala européenne qui se reproduit en Espagne méridionale. La Royal society for protection of birds (RSBP) a cautionné cette régulation. On est ainsi passé d'un effectif de 6 000 oiseaux à moins de 100 actuellement. La France possède dorénavant le plus gros effectif de cette espèce avec probablement plus de 150 individus. La bernache du Canada a été inscrite en France comme espèce gibier, pour une durée déterminée. Des espèces comme le cygne noir et l'ouette d'Egypte sont sans doute à surveiller. D'autres espèces comme la perruche à collier Psittacula krameri colonise actuellement certaines grandes métropoles françaises (Paris, Marseille, secondairement Toulouse, etc.) comme elle l'a fait par le passé en Grande-Bretagne, en Allemagne ou encore en Belgique ou aux Pays-Bas. Elle pourrait être une espèce compétitrice pour les autres espèces cavicoles (qui nichent dans des cavités) bien que la preuve irréfutable fasse encore défaut. En revanche certaines espèces de passereaux allochtones, comme le léiothrix jaune Leiothrix lutea ou le capucin bec-de-plomb Euodice malabarica ne semblent pas être un problème pour les autres espèces indigènes.

Beaucoup de ces espèces ont des origines tropicales ou subtropicales. Avec le réchauffement climatique actuel, il est possible que d'autres espèces trouvent, en Europe tempérée en général et en France en particulier, des conditions pour s'installer et survivre aux hivers, et développer ainsi des populations viables.

La position de la LPO

La LPO défend la biodiversité sauvage partout et en tous lieux. Elle est attachée aux espèces indigènes qui forment le corpus primordial de la biodiversité patrimoniale. S'agissant d'espèces introduites par l'homme, mais vivant à l'état sauvage, le pragmatisme prévaut. Il est très difficile de faire la part de l'objectif (aspects écologiques, scientifiques) et subjectif (aspects sociétaux et affectifs) dans la problématique des espèces allochtones. Chaque cas est particulier et doit être étudié de façon détaillée avant qu'une décision soit prise. L'ouverture récente de la chasse de la bernache du Canada, n'a pas fait réellement l'objet d'études en amont pour connaître précisément l'impact de cette espèce sur l'avifaune indigène française, ni l'impact réel d'un point de vue sanitaire (déjections des animaux dans l'enceinte de certaines bases de loisirs). En revanche, pour l'érismature rousse et son impact direct sur la survie d'une population rare et menacée (érismature à tête blanche en Espagne), la France a désormais une responsabilité première dans sa régulation, étant devenue le premier pays d'Europe pour l'accueil de ce canard. Si certaines espèces doivent être régulées, elles doivent l'être dans un cadre strict (garderie ONCFS) plutôt que d'être classées en espèces « gibier » avec les risques de confusion que cela peut entraîner (bernache du Canada versus bernache nonnette, espèce protégée).

Quelques définitions et limites

De nombreux débats ont eu lieu à propos des définitions et des termes à employer concernant les espèces allochtones. En effet il n'est pas toujours facile d'une part de dresser une frontière nette entre espèces allochtones et autochtones et, d'autre part, également difficile de considérer le moment où une espèce allochtone devient réellement envahissante et donc indésirable.

On considère qu'une espèce est allochtone lorsqu'elle a été volontairement ou accidentellement introduite par l'homme dans un endroit où elle n'existait pas originellement à l'état naturel. La Bernache du Canada, déjà citée, par exemple, a bien été introduite par l'homme en Europe. En revanche, la Tourterelle turque Streptopelia decaocto, qui a peu à peu colonisé l'Europe occidentale (puis l'Afrique du Nord) l'a fait naturellement.

Bien sûr, des espèces allochtones sont assimilées, avec le temps, aux espèces autochtones. C'est le cas notamment du Faisan de Colchide Phasianus colchidus, dont l'histoire de l'introduction en Europe débute 1300 ans avant J.-C et qui maintenant est considérée appartenant à l'avifaune de ce continent. Ces « invasions biologiques » n'ont pas forcément un impact négatif avéré sur la biodiversité.

S'agissant de décider si une espèce est invasive ou non, les principaux écueils sont les suivants : d'une part le laps de temps entre l'arrivée (volontaire ou non) d'une espèce allochtone et la réalité de son caractère envahissant est particulièrement variable, et le recul pour apprécier la pérennité d'une installation et son impact éventuel sur la diversité biologique indigène fait souvent défaut. D'autre part, il est des cas où le caractère envahissant d'une espèce allochtone peut s'estomper avec le temps, comme c'est le cas de l'élodée du Canada Elodea canadensis, par exemple (plante aquatique), mais les cas restent fort rares.

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