À travers son équipe Outre-mer et International, la LPO fait partie du consortium BirdLife International pour la mise en place de la politique du CEPF en Méditerranée. Elle est ainsi chargée de faire l'interface entre les bailleurs (CEPF) et les porteurs de projets issus de la société civile spécifiquement pour les pays d'Afrique du nord et de mettre en avant certains des projets mis en œuvre comme celui se déroulant sur la zone humide de Sebkhet Seujoumi. 

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Crédit : Hichem AZAFZAF

Sebkhet Sejoumi est la zone humide urbaine la plus importante en Tunisie, reconnue Zone Importante pour la Conservation des Oiseaux et de la Biodiversité (ZICO) en 2001, Zone Humide d’Importance Internationale (selon la convention de Ramsar) en 2007 et Zone Clé de la Biodiversité (ZCB) depuis 2009, ce qui la classe comme étant la 4ème zone humide importante pour l’hivernage des oiseaux d’eau en Afrique du Nord. C’est un site utilisé durant les migrations, l’hivernage et en période de reproduction par de nombreuses espèces d’oiseaux d’eau migrateurs et représente donc un site prioritaire à conserver. 

Faune et flore de Sebkhet Sejoumi

Le suivi continu des oiseaux effectué depuis de nombreuses années par l’Association « Les Amis des Oiseaux » (AAO/ BirdLife en Tunisie) a permis d’évaluer les effectifs d’oiseaux d’eau qui hivernent dans ce site et de dresser une liste non exhaustive de 105 espèces d’oiseaux qui fréquentent ce site régulièrement, dont 68 espèces d’oiseaux aquatiques. Les espèces les plus abondantes et remarquables sont le Flamant rose Phoenicopterus roseus (33 000 ind. max), le Canard souchet Anas clypeata (80 000 ind. max), le Tadorne de Belon Tadorna tadorna (16 000 ind. max), la Sarcelle d'hiver Anas crecca (10 000 ind. max) et le Goéland railleur Chroicocephalus genei (11 000 ind. max). En plus d’être importants, ces effectifs représentent surtout des portions significatives des populations biogéographiques des espèces et indiquent alors un rôle fonctionnel majeur de la zone humide. 

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Crédit : Hichem AZAFZAF

Parmi les oiseaux nicheurs identifiés, deux espèces sont présentes sur la liste rouge mondiale de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) : l'Erismature à tête blanche Oxyura leucocephala (en danger) et la Sarcelle marbrée Marmaronetta angustirostris (Vulnérable). Plusieurs espèces concernées par le plan d’action oiseaux de la Convention de Barcelone sont également identifiées : le Gravelot à collier interrompu Charadrius alexandrinus, le Goéland railleur Chroicocephalus genei, la Sterne naine Sternula albifrons et la Sterne hansel Gelochelidon nilotica

D’autres espèces aquatiques sont présentes avec des effectifs d’individus nicheurs importants : l’Echasse blanche Himantopus himantopus, la Glaréole à collier Glareola pratincola et le Foulque macroule Fulica atra. Pour les passereaux et les rapaces, les espèces identifiées sont celles qui fréquentent les zones humides, les friches et les zones agricoles arborées ainsi que celles qui s’adaptent aux milieux urbains et fortement anthropisés : les étourneaux, les moineaux, les hirondelles, les martinets, les alouettes, les oiseaux chanteurs, les pies-grièches, les faucons, les busards, etc. Par ailleurs, plusieurs espèces nichent également autour de la zone humide : la Cisticole des joncs Cisticola juncidis, le Verdier d'Europe Chloris chloris, la Linotte mélodieuse Linaria cannabina, la Pie-grièche à tête rousse Lanius senator, le Faucon crécerelle Falco tinnunculus, etc.

Bien que les populations d’oiseaux soient minutieusement suivies et documentées, d’autres taxons restent encore méconnus. Dans le cadre du projet financé par le CEPF et géré par l’association Réseau Enfants de la Terre (RET), des inventaires supplémentaires ont révélé la richesse de ce site. En effet, 223 espèces animales ont été identifiées dont 30 espèces protégées à l’échelle nationale, telle que l'Emyde lépreuse Mauremys leprosa, une tortue classée Vulnérable à l’échelle mondiale.

Un échantillonnage systématique de la flore a également révélé la présence de 103 espèces sur le site de Sebkhet Sejoumi se distinguant en quatre types : les halophytes, les hydrophytes, la flore forestière et agricole et la végétation rudérale issue des remblaiements. Parmi les espèces identifiées, certaines sont menacées comme la Betterave à gros fruits Beta macrocarpa (en danger) et le Palmier à jupon Washingtonia filifera (quasi-menacée), tandis que d’autres présentent une grande valeur patrimoniale, telles que le Caprier Capparis spinosa, la Mauve Malva vylvestris, le Pourpier Portulaca oleracea, la Chicorée sauvage Cichorium intybus

Un site fortement menacé aux multiples bénéfices 

La zone humide de Sebkhet Sejoumi n’est pas uniquement importante pour la biodiversité, c’est également une cuvette qui joue un rôle crucial dans l’assimilation des eaux de ruissellements et, ainsi, de protection contre les crues. 

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Crédit : Hichem AZAFZAF

L’analyse, par la Tour du Valat (TdV), des dynamiques spatiales de la zone humide et de son bassin versant, à l’aide d’images satellites couvrant les 30 dernières années, montre que l’eau de surface a fortement diminué depuis la fin des années 80 et que la sebkha s’assèche fortement. Ces changements semblent être directement liés au système de pompage automatique mis en place par les autorités publiques à partir de 2004, comme réponse au problème des inondations répétées touchant certains quartiers riverains de Sebkhet Sejoumi. Cependant, les analyses montrent aussi que la récurrence de ces inondations est la conséquence directe d’un développement urbain rapide et mal planifié dans l’ensemble du bassin versant. En effet, dans les plaines ceinturant les rives nord et ouest de la sebkha, l’urbanisation a grignoté des centaines d’hectares de terres arables et de milieux naturels en seulement trois décennies. Le plus souvent dans des zones fortement inondables qui n’auraient jamais dues être construites ni abriter des populations humaines. 

Malheureusement, l’expansion urbaine, la pollution et les remblaiements continuent dans le silence, tandis que les locaux considèrent encore la zone humide à l’origine des inondations, des nuisances olfactives et des moustiques. De plus, avec l’augmentation de la démographie, une urgence socio-économique est apparue ces dernières années, poussant à la mise en place d’un Plan d’Aménagement et de Valorisation du site (PAV). Ce dernier est en passe d’être évalué par les autorités compétentes, notamment pour ses impacts sur l’environnement et la biodiversité. Cependant, il est important de souligner que, dans sa forme actuelle, il semble totalement inadapté à la hauteur des enjeux identifiés et met dangereusement en péril le caractère écologique exceptionnel de la Sebkha. En effet, selon les récentes études menées par le RET, la TdV et l’AAO, les solutions à apporter devraient être moins centrées sur la sebkha elle-même, mais davantage orientées vers une meilleure gouvernance du territoire à l’échelle de l’ensemble du bassin versant, avec un contrôle plus rigoureux de l’urbanisation et une amélioration significative de la gestion de l’eau en amont. 

Un réseau d’acteurs au secours du site

Depuis le démarrage de ce projet, l’AAO et le RET tentent de convaincre le Ministère de l'Equipement, de l'Habitat et de l'Aménagement du Territoire (MEHAT) de revoir sa proposition d’aménagement de la Sebkha et de ses alentours et d’opter pour un aménagement respectueux des spécificités écologiques du site en prenant en compte son importance et son potentiel socio-économique. 

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Crédit : Hichem AZAFZAF

De son côté, le RET mobilise les organisations de la société civile locale à travers la création d’un groupe local de conservation (GLC) afin d’assurer une meilleure communication entre les différents acteurs et de permettre à la population d’être plus consciente, plus autonome et plus impliquée aux niveaux opérationnels et décisionnels. Des campagnes de sensibilisation et d’éducation ont également été mises en place dans les établissements scolaires riverains afin d’impliquer le grand public à la conservation de Sebkhet Sejoumi. 

En parallèle, la société civile, notamment les bénéficiaires du CEPF, ont démarré des études complémentaires à celles réalisés par le MEHAT et créé des activités afin de suivre l’état de conservation du site, de sensibiliser les riverains à la protection de la Nature, de générer des revenus et de valoriser certains acteurs socio-économiques tels que les agriculteurs.

A l’heure actuelle, la zone humide de Sebkhet Sejoumi héberge le premier observatoire des oiseaux et de la Nature en Tunisie cogéré par l’AAO/BirdLife en Tunisie et le Commissariat Régional au Développement Agricole (CRDA) de Tunis. Placé sur une presque-île, cet observatoire présente un modèle local de gestion participative. Ce lieu de contact direct avec le public représente un élément essentiel dans la sensibilisation, non seulement des visiteurs mais également des décideurs.

La célébration de la Journée Mondiale des Zones Humides (JMZH) à l’observatoire implique la population locale et les organisations de la société civile (OSC) tunisiennes mais aussi la communauté internationale. L’AAO a ainsi récemment accueilli des délégations internationales sur le site : l’Agence Française de Développement (AFD), qui a souhaité s’informer sur sa gestion durable et sa conservation et sur les possibilités d’appui à travers des projets en cours, ainsi que l’Equipe de Mise en Œuvre Régionale de la stratégie du CEPF en Méditerranée, accompagnée et encadrée par le RET et l’AAO, afin de visiter l’observatoire et de rencontrer les parties prenantes locales. 

Suite à de nombreux échanges entre la Direction Générale des Forets (DGF), l’AAO, le RET, le bureau Afrique du Nord du WWF, le RIT-CEPF et la TdV, l’organisation d’une visite de la Commission Ramsar de Sebkhet Sejoumi devrait se faire prochainement. Ce qui représente une vraie lueur d’espoir en faveur d’une gestion plus durable de ce site emblématique, puisque cette commission pourrait avoir un rôle décisif pour une meilleure adaptation du PAV aux spécificités écologiques de Sebkhet Sejoumi. 

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